Un documentaire diffusé lundi soir sur Anne Seibel, chef décoratrice pour le cinéma installée dans l’Avallonnais

De Saint-Père à Hollywood en passant par Paris, le documentaire Une femme au cœur de l’illusion suit le parcours et le métier méconnu d’Anne Seibel, Avallonnaise d’adoption et chef décoratrice pour le cinéma. Réalisé par Thibaut Pinsard, un ancien journaliste de L’Yonne républicaine, il sera diffusé lundi soir sur France 3.

Entretien avec Anne Seibel qui s’est fait un nom dans le milieu du septième art. L’intéressée a en effet travaillé avec quelques-uns des plus grands réalisateurs : Steven Spielberg pour Munich, Clint Eastwood pour Au-delà ou encore Woody Allen pour Minuit à Paris, film qui lui a valu une nomination aux Oscars.

Vous êtes arrivée dans ce métier un peu par hasard…

Pas par hasard mais presque. Ma famille n’est pas dans le cinéma, je faisais des études d’architecture et on m’a proposé d’aller sur un tournage. C’est là que je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait, c’était de faire ça puisque je faisais des décors en famille depuis des années. Et là je pouvais faire la même chose, mais en étant payée.

Enfant, vous faisiez déjà des décors ?

On s’amusait à faire des spectacles de marionnettes pour nos cousins, on recréait des décors pour les mariages… Moi je ne faisais pas l’acteur, on faisait des décors avec des bouts de carton.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce métier ?

Tout. J’aime bien créer, faire des choses avec rien. C’est enrichissant, c’est jamais deux fois la même chose. Je rencontre plein de gens, j’apprends plein de choses parce qu’on est obligé de toujours se remettre en question, d’apprendre des choses par rapport à des sujets à traiter, des époques, des lieux, des pays. Là, j’ai des décors d’architecture anglaise des années cinquante, il faut que j’étudie le style, la période. Ça prend beaucoup de recherches.

« Si un décor est bien fait, on ne le voit pas, on ne sent pas le côté décor justement. (…) Mais si les décors sont mal réalisés, ça fait carton-pâte. »

Avez-vous un type de films sur lesquels vous préférez travailler ?

Non. J’ai beaucoup aimé faire Marie-Antoinette. C’était très intéressant de travailler avec Sofia Coppola et de recréer des décors en studio. Et puis l’ambiance était sympathique. Les films avec Woody Allen, c’est pas la même chose mais j’aime bien aussi.

Le métier de décoratrice est peu connu et a pourtant une importance primordiale…

Oui, car sans décors, les acteurs n’ont rien et on ne peut pas éclairer. C’est tout ce qui est derrière l’acteur en fait, tous les petits détails. Si un décor est bien fait, on ne le voit pas, on ne sent pas le côté décor justement. Il faut que ça reproduise la réalité, c’est des trucages, de la peinture, de la matière, c’est surtout technique. Et après c’est une histoire de lumière. Mais si les décors sont mal réalisés, ça fait carton-pâte.

Vous enseignez à la Femis (école nationale supérieure des métiers de l’image et du son), à Paris. C’est important ce volet transmission ?

On est dans une société où les mômes n’ont plus accès à ce genre de savoir-faire. Mais il faut le transmettre, sinon il n’y aura plus de décors en studio et on va se retrouver avec des films où on s’en fiche. Construire un décor coûte cher. Un toupilleur par exemple, c’est quelqu’un qui fait des moulures avec des fers, on tire des moulures. Maintenant, tout est fait industriellement.

Vous travaillez sur de grosses comme de petites productions, pourquoi ?

Sur les grosses productions, je suis le chef d’orchestre. Mais sur les petites, des courts-métrages où il n’y a pas d’argent, je donne mon savoir- faire à quelqu’un qui en a besoin. Ça les aide et moi ça me remet en question à chaque fois. On repart à zéro. C’est manuel et sympa, car ça me remet en enfance. C’est aussi le système D.

Le fait d’être une femme a-t-il eu un impact particulier ?

Au début ils me testaient sur l’architecture le dessin… Mais après, une fois qu’ils vous aiment… Moi mes constructeurs, même ceux qui sont à la retraite, ils viennent travailler avec moi quand je fais un film parce qu’il y a une relation amicale. C’est vrai qu’il y a des machos, mais dans mon équipe non.

Vous retrouver devant la caméra, ça vous fait quoi ?

C’est assez gênant parce que je suis pudique. Mais j’ai accepté car c’était Thibaut. On se connaît depuis pas mal de temps et j’ai fait son court-métrage. Et c’est lui qui a eu l’idée.

Ce documentaire devrait en tout cas contribuer à faire connaître votre métier…

Je pense que oui. C’est le but car il y a beaucoup de gens qui ne se rendent pas compte de ce qu’on fait. Ça va permettre de faire comprendre ce qu’est la décoration et de transmettre ce savoir-faire qui va peut-être disparaître.

Vous avez participé aux décors de la Saint-Vincent tournante de Vézelay. C’est important pour vous de travailler aussi sur des projets locaux ?

Oui. Thibaut a enlevé cette partie du documentaire parce qu’il y avait trop de choses, mais j’ai fait les décors du banquet. Faire du bénévolat, c’est marrant et sympa. En plus c’était pour la région.

Thibaut Pinsard : « L’illusion fonctionne toujours »

Après avoir travaillé avec Anne Seibel sur un court-métrage, Thibaut Pinsard a voulu avec ce documentaire s’intéresser au parcours et au travail de la chef-décoratrice : « Ce qui m’intéressait, c’était son humanité, son professionnalisme. Et puis j’ai toujours été intéressé par les coulisses et la fabrication du cinéma. » Le tournage a duré un an, de manière très fragmentée, entre la Lozère, Saint-Père et Paris où Anne Seibel enseigne à la Femis. « Ce que j’aime particulièrement dans le cinéma, c’est que j’ai beau savoir comment on fait des films, l’illusion fonctionne toujours. En faisant cette démarche, j’avais aussi moyen d’en apprendre un peu plus sur cette illusion ».

Propos recueillis par Myriam Déborbe
myriam.deborbe@centrefrance.com