Stormzy, grime de lèse-majesté – Culture / Next

Vu de France, le grime est une curiosité exotique qui intéresse presque exclusivement les amateurs d’exceptions culturelles britanniques en général et de musique des faubourgs populaires londoniens en particulier. Vu du Royaume-Uni, cette expression hautement volatile, agrégée à équidistance des sound systems reggae, des raves en appartement et des freestyles dans les cours d’école, est inséparable du destin du pays, de ses cités HLM à sa famille royale. L’année 2002, date de la fondation du collectif Roll Deep et de la sortie du morceau Pulse X de Musical Mob, généralement considérés comme les deux premières pierres à l’édifice du genre, fut celle du jubilé d’or d’Elizabeth II. L’hiver 2019, moment de la sortie du deuxième album très attendu de Stormzy, restera dans les annales de la monarchie britannique comme celui de la démission de Meghan Markle et du prince Harry de leurs engagements royaux. Or, entre le jeune power couple britannico-américain en quête de liberté et le rappeur londonien d’origine ghanéenne, il y a plus de points communs qu’on ne pourrait le soupçonner – en premier, cette inextinguible perplexité face à la couronne qu’on leur destine à porter.

Tirade

Michael Ebenazer Kwadjo Omari Owuo Jr., qui posait affalé sur un trône en 2015 dans le clip de Standard, est l’artiste le plus populaire à émerger de l’underground grime depuis la renaissance qui a béni le genre en 2013-2014 grâce à l’intérêt de la superstar canadienne Drake et à l’avènement tardif du vétéran Skepta. Rescapé d’une jeunesse de petite délinquance, farouchement indépendant, il avoue avoir longtemps hésité à embrasser la fierté d’être «ce jeune garçon noir qui a fait 1 million de livres sterlings avec le grime» – 1,2 million d’euros.

Explicité dans la ballade Crown, le titre de son deuxième album, Heavy Is the Head (propulsé numéro 1 des charts britanniques dès la semaine de sa sortie), est tiré de la fameuse tirade d’Henri IV, de Shakespeare («Inquiète est la tête qui porte une couronne !») mais à l’inverse des pop stars qui chouinent leur solitude au sommet de leur tour d’argent en grimaçant, Stormzy ne rechigne à rien d’autre qu’à épouser la responsabilité – immense – de devenir la pop star doublée du porte-parole d’une jeunesse britannique en colère qu’il est de plus en plus dans l’œil du public. Dixit Cold, bombasse tous cuivres dehors extraite de son premier album de 2017 : «All my young black kings and my young black queens right there, It’s been a long time comin’, I swear.» Et il n’est pas faux que son couronnement – dix-huit ans après celui de Mike Skinner de The Streets, premier rappeur adoubé par l’establishment pop du mouvement UK garage, évidemment blanc – est celui de tout un genre et tout un peuple. Comme l’explique Jude Yawson en introduction de Rise Up, le livre qu’il a consacré récemment à Stormzy et à #Merky, le collectif dont il est la figure de proue, «le grime est à la fois une culture et une identité».

Une culture dont le jeune Michael Owuo fut un fanatique avant d’y contribuer. Né en 1993 et élevé à Croydon, loin, très loin de Bow, le foyer historique du genre où ont grandi les parrains Dizzee Rascal et Wiley, le rappeur dit avoir tout appris du patois grime, de ses blips et de ses humeurs en regardant Channel U, canal satellite qui passait en boucle les jeunes «spitters» (littéralement «cracheurs») du grime quand les chaînes plus mainstream avaient méchamment tendance à les ignorer. Adoubé par Wiley (puis plus ou moins sérieusement embrouillé avec lui, début janvier, dans un «diss» par chansons interposées), le jeune rappeur s’est émancipé artistiquement bien moins vite qu’il ne l’a fait politiquement. Si Dizzee Rascal et les «roadmen» de la première génération transpiraient la fracture sociale par tous les mots, Stormzy, qui collabore pourtant avec le falot Ed Sheeran ou la superstar sous cape Banksy (qui a conçu pour lui son gilet pare-balles de scène, orné de l’Union Jack), a franchi un cap en s’affichant au côté de Jeremy Corbyn dès 2016 ou en attaquant nommément Theresa May durant les Brit Awards de 2018 au sujet de la gestion catastrophique de l’incendie de la tour Grenfell.

Audace

Heavy Is the Head, qui contient trop de ballades, de bondieuseries gospel et de soul sirupeuse pour emballer autant que ses premiers freestyles fracassants (Shut Up et toute la série in situ «Wicked Skengman», visible sur YouTube), n’en est pas moins un hit album providentiel, sorti comme un étrange symbole le lendemain des législatives de 2019. Artiste porté par une audace et une fureur salutaires, «pro-Noir et certainement pas anti-Blanc», fier d’être british avant tout, Stormzy est aussi ce virtuose qui fait hurler «Fuck Boris» à tout un peuple traumatisé, dans son classique instantané Vossi Bop – comme on a pu le vérifier, quelques poils hérissés sur les bras, en regardant des vidéos de son apparition au festival de Glastonbury le 28 juin. Le rappeur, ce jour-là, n’avait pas encore fêté son 26e anniversaire qu’il marquait aussi l’histoire culturelle du Royaume-Uni pour être le deuxième artiste le plus jeune à jouer au fameux festival du Somerset en solo, quarante-huit ans après David Bowie. Encore une histoire de destins croisés et d’identité typiquement britannique : dans le morne paysage de sa pop après la mort du Thin White Duke, le Royaume-Uni en pleine tourmente ne pouvait espérer de pop star plus dignement énervée que ce géant virtuose du verbe, que ses amis appellent «Stiff Chocolate».

Olivier Lamm

Stormzy Heavy Is the Head (Sony).