Du beau linge, des drames, de la débauche : bienvenue au Chateau Marmont

C’est là que Howard Hughes louait une suite à l’année pour espionner ses « protégées » au bord de la piscine ; Nicholas Ray y a tenu table ouverte (le lit aussi) pendant la préparation démente de « La Fureur de Vivre » ; Jim Morrison, camé, s’est suspendu aux balcons du dernier étage comme un ouistiti ; le scénario de « Butch Cassidy et le Kid » a été écrit entre deux tables dans le couloir ; John Belushi est mort dans l’une des soixante-trois chambres, noyé dans son vomi ; Helmut Newton a passé des journées entières à photographier des filles de rêve sur le plongeoir…

Bref, au Chateau Marmont, étrange castel/hôtel en béton armé situé sur un coude du boulevard à Hollywood, il y a eu du beau linge et des drames terribles. C’est ce que raconte Shawn Levy dans son nouveau livre, « Castle on Sunset », sous-titré « Life, Death, Love, Art and Scandal at Hollywood’s Chateau Marmont ». C’est du corsé. De la sérénité ? Y en a. Mais peu.

Los Angeles, cette ville née d’une bouffée hallucinatoire

Autrefois, il n’y avait là que des avocatiers et des poinsettias. 1926 : Fred Horowitz, un avocat qui bricole dans l’immobilier, décide de bâtir un hôtel. Il a jadis fait le touriste du côté de la Loire et décide de copier l’architecture d’Amboise. Il veut s’offrir de la classe, il obtient du kitsch : tourelles en crépi, mâchicoulis de parc d’attraction, créneaux en carton-pâte. Au départ, le « Chateau Marmont » devait faire penser à François Ier. À l’arrivée, le machin évoque un châtelet en saindoux, grâce aux plans de l’architecte Weitzman, plus spécialisé dans les synagogues que dans l’Histoire de France. C’est une auberge ? Non. Un hôtel ? Vaguement. Une résidence ? Si on veut. En tout cas, c’est un flop.

« J’avais une petite chambre et six toilettes »

Le Chateau Marmont est revendu en 1932 à un anglais, Albert E. Smith, qui se pique de cinéma. Manque de bol : d’abord, la Dépression vide les poches et les chambres. Ensuite, le tremblement de terre de mars 1933 casse la vaisselle. Des émissaires nazis viennent prendre la température de la société californienne, et observent, de l’autre côté du boulevard, les bungalows du « Garden of Allah », où Scott Fitzgerald et Humphrey Bogart arrosent la fin de la Prohibition, en compagnie de la patronne, Alla Nazimova (d’où le nom du motel).

Greta Garbo reçoit ses amantes, John Barrymore fait la conversation avec William Faulkner, et Charlie Chaplin s’invite pour des siestes gourmandes : tout ce beau monde passe au Chateau Marmont avant de filer chez Ciro’s, la boîte à la mode, tandis que la maman de Bogart crée l’illustration qui orne les pots de bouillie pour bébés Gerber (drôle de nom pour de la bouffe, quand même). La menace de la guerre incite Billy Wilder, arrivé de Berlin via Paris, à chercher un logis sur Sunset Boulevard. Il n’y a pas de place ? Il s’installe dans les commodités des dames. Enfin, dans l’entrée : « J’avais une petite chambre et six toilettes », se souviendra-t-il. Le rêve, quoi.

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Le souk, revu et corrigé par un Walt Disney shooté aux amphètes

Au fil des ans, le Chateau Marmont tombe dans la débine. Les créneaux se fendillent, les cafards courent dans les cuisines, les portes se gondolent. Les scénaristes impécunieux passent la nuit à taper sur leurs Underwood, des gangsters de seconde zone s’installent, John Wayne se réfugie pour fuir sa femme, et les dingues de l’Actor’s Studio apprécient l’atmosphère si… si… Si décadente. Very chic. D’autant plus qu’un jeune acteur y joue du piano : Jack Lemmon. Accoudé près de lui, Montgomery Clift, qui ne lève pas un sourcil quand Shelley Winters poursuit son mari infidèle, Vittorio Gassman, une poêle à frire dans la main. Celui-ci vient de coucher avec Anna Magnani, la « Puttana », et tout l’hôtel retentit des échos de la bagarre – à l’italienne. C’est l’antre de la débauche. Quand Dennis Hopper, allumé, s’agenouille devant Natalie Wood – qui a 16 ans – pour donner sa langue au chat, celle-ci lui dit : « Tu peux pas. – Pourquoi ? – Parce que Nicolas Ray vient de me baiser ».

Anthony Perkins se lance dans des aventures homosexuelles, Grace Kelly passe ses nuits avec des séducteurs de rencontre, Gore Vidal retape le scénario de « Ben-Hur », Marlon Brando arrive avec vingt-deux malles pleines, Marilyn Monroe fout le feu à sa chambre, Boris Karloff se plaint du parking (imaginez le réceptionniste qui se fait engueuler par Frankenstein), Dizzy Gillespie joue au golf dans le salon… C’est le souk, revu et corrigé par un Walt Disney shooté aux amphètes.

Aujourd’hui, le Chateau Marmont a été restauré, nettoyé, ripoliné. C’est un bel hôtel, vraiment. Il y flotte encore un petit air de déliquescence magistralement capté par Shawn Levy dans son bouquin. C’est calme. Presque trop, même. Le réceptionniste distribue des pommes à croquer, genre Peace & Love. Et personne ne fait le ouistiti.

Tout fout le camp.

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Castle on Sunset, Life, Death, Love, Art and Scandal at Hollywood’s Chateau Marmont, par Shawn Levy, Doubleday, 368 p., 28,95 $