Ces films qui ne se sont pas faits 2/3

En 1989, Elia Kazan tente un come-back derrière la caméra avec « Au-delà de la mer Egée », une fresque plantée dans l’Anatolie de 1919, avec Nicolas Cage et Juliette Binoche. Mais la mer était trop agitée. Le film ne se tourna jamais

Les samedis, Anatole Dauman tient table ouverte dans la salle à manger entourée d’œuvres érotiques de son hôtel particulier, rue de Pomereu, à Paris. Parmi la dizaine d’habitués figurent notamment Chris Marker, Alain Robbe-Grillet, Wim Wenders et, depuis quelques années, Elia Kazan. Ce dernier s’est installé début 1989 à Paris dans un appartement que prête Dauman à ses amis – c’est là que Tarkovski a poussé son dernier souffle. Dauman, 64 ans, patron d’Argos Films, a produit Godard, Oshima, Resnais, Marker, Wenders… C’est un homme puissant, un artiste, pince-sans-rire, imposant. On les surnomme avec Pierre Braunberger, son alter ego, les « Dioscures » du cinéma.

« Au-delà de la mer Egée », le film qu’il prépare à Paris avec Dauman, marque son retour derrière la caméra après l’échec du « Dernier nabab » (1976)

Elia Kazan, lui, a 80 ans. Séducteur, vif, expansif, il lance à ses interlocuteurs : « Posez-moi des questions, cela remuera ma mémoire. » Y compris la tache laissée par McCarthy sur sa biographie ? « J’ai oublié et j’ai cessé de culpabiliser, et quand j’y ai repensé, j’ai jugé que j’avais bien agi même si c’était difficile », répond-il généralement. En 1952, Kazan a dénoncé à la commission des activités américaines huit acteurs communistes du Group Theatre dont il fit partie avant de co-fonder l’Actors Studio.

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« Au-delà de la mer Egée », le film qu’il prépare à Paris avec Dauman, marque son retour derrière la caméra après l’échec du « Dernier nabab » (1976). C’est la suite d’« America, America » (1963) ou le parcours d’exil de son oncle Stavros de l’Anatolie du début du XXe siècle vers les Etats-Unis. Stavros a ensuite fait venir toute la famille Kazantzoglou à New York. Elia avait 4 ans et demi. Anatole Dauman s’intéresse au projet depuis l’été 1986, il a fait lire le scénario à son ami Chris Marker, Kazan s’est entretenu avec lui, rue de Pomereu, et lui a raconté les aventures de Stavros, désormais citoyen américain. De retour à Smyrne (aujourd’hui Izmir), en 1919, il tombe amoureux de Thomna, alors que le conflit entre Grecs et Turcs enflamme l’Anatolie. « Dauman respectait les réalisateurs au point de ne jamais lire leurs scénarios ni de voir leurs rushs. Les projets naissaient de discussions et son jugement était très sûr », rappelle Jacques Gerber qui lui a consacré un livre, « Souvenir-écran ». Entre Kazan et Dauman résonne l’écho du reniement, Dauman a aussi été un temps militant communiste. Et celui du même destin de migrant : il est né à Varsovie. Les deux hommes ont du caractère. « Vous êtes la personne la plus ambivalente du continent européen, et moi du continent américain », s’amuse Kazan, qualifié ainsi par le producteur Sam Spiegel (« Lawrence d’Arabie »). Durant les années qui suivent, le ton montera souvent entre les deux ambivalents.

Le cinéaste de « Sur les quais » et d’« A l’est d’Eden » rencontre à Athènes Melina Mercouri, alors ministre de la Culture. « Un entretien agréable mais inefficace », juge-t-il

Le tournage de la fresque qui englobe la percée turque et la débâcle grecque, c’est-à-dire de nombreuses scènes de guerre, est prévu en Turquie et en Grèce ; la partie historique est scrutée par les deux pays. Le cinéaste de « Sur les quais » et d’« A l’est d’Eden » rencontre à Athènes Melina Mercouri, alors ministre de la Culture. « Un entretien agréable mais inefficace », juge-t-il. Il lui confie réserver un rôle pour Jules Dassin, son mari, victime du maccarthysme. Jack Lang, ministre de la Culture, intervient par la voie diplomatique auprès de ses homologues grec et turc afin d’accélérer les autorisations, tandis que Chris, le fils de Kazan, auteur du scénario, procède à des retouches. Le film s’achève désormais sur un happy end où Stavros (grec) assume la paternité de l’enfant turc que porte Thomna. « Les horreurs de la guerre sont équitablement réparties entre les Turcs et les Grecs », note Michael Wilson, intermédiaire entre Kazan et Dauman.

Conférence de presse pour le lancement du film au Festival de Cannes 1989. De g. a dr. : les comédiens Tchéky Karyo (pressenti pour le rôle de Salih) et Juliette Binoche, le réalisateur Elia Kazan et le producteur Anatole Dauman. © FACELLY/SIPA

Pour accélérer le financement – 20 millions de dollars (120 millions de francs) –, Kazan se démène et suggère le nom d’« Odi Fayed » (Dodi Al-Fayed, producteur des « Chariots de feu » et futur amant de lady Di). Côté distribution, le réalisateur qui a révélé « les corps éloquents » de Marlon Brando, James Dean, Warren Beatty… s’arrête après hésitations (lire l’encadré) sur le couple Nicolas Cage et Juliette Binoche. Solide en apparence, Kazan affronte ses doutes. « Je fais des cauchemars récurrents, confie-t-il. Nous avons perdu Nicolas Cage. Ou on nous a volé Juliette Binoche. » Fin décembre, Dauman confirme au CNC la production du « film qu’inspire à Elia Kazan son roman à paraître ». Cage et Binoche ont donné leur accord : « Vous avez un style, mon ami Anatole, qui convient particulièrement aux relations avec des artistes », le félicite Elia.

Les repérages auxquels participent Elia Kazan et Catherine Leterrier, créatrice des costumes, se multiplient l’année 1989. Juliette Binoche accompagne Kazan en Turquie pour échanger sur le scénario. Les lieux des scènes clés sont arrêtés à Izmir et à Mytilène et sur l’île de Lesbos. Lancé le 16 mai au Festival de Cannes lors d’une conférence de presse, « Au-delà de la mer Egée » se fête devant une bouillabaisse qu’affectionne Kazan. Mais à Paris, la reprise du tournage interrompu des « Amants du Pont-Neuf », de Leos Carax, avec Juliette Binoche en vedette, est annoncée pour juillet, avec un nouveau producteur, Christian Fechner. L’angoisse de Kazan est à son climax. Il s’était rendu durant l’hiver sur le plateau des « Amants » pour rencontrer sa Thomna et craint que « la caraxian saga », selon les mots de Dauman, repousse encore « Au-delà de la mer Egée », déjà retardé d’un an. « J’ai regardé Carax tourner pendant deux heures. Il est lent et, me semble-t-il, ne se refuse rien », écrit-il à Anatole Dauman, entre autres remarques acerbes sur Carax, dans une lettre confidentielle.

Juliette Binoche dans

Juliette Binoche dans « Les amants du Pont Neuf » © DR

C’est que la « catastrophe Binoche », comme il l’appelle, se précise. Kazan doit renoncer à une semaine passée dans un village turc avec elle pour lui permettre de se familiariser avec Thomna et son costume. « Naturellement, je suis très déçu, regrette-t-il ; c’est pour moi une perte. Essayez de trouver dix jours, avant que l’hiver n’arrive. » En aparté, il confie avoir été « désappointé et même offensé par les remarques de Binoche sur le scénario » et remet en cause son choix. En décembre, Juliette Binoche résilie son contrat, s’engageant à rembourser l’avance du cachet (300 000 francs, 50 000 dollars). Kazan fait déposer un scénario à Isabelle Adjani. Les agents d’Anne Brochet, Maruschka Detmers, Valérie Kaprisky sont sur les rangs. Après des essais réussis, Nastassja Kinski sera finalement Thomna. Ou plutôt ne le sera pas.

« Au-delà de la mer Egée » se voit refuser la qualité de film français par le CNC

Car suite à un décret du 17 janvier 1990 régissant la nationalité des œuvres cinématographiques, « Au-delà de la mer Egée » se voit refuser la qualité de film français par le CNC (et donc des aides) – quatre des cinq artistes principaux sont américains, un seul étranger est toléré, et le film est parlé en langue anglaise. Dans une lettre publiée par « Le Monde », le 4 mars, Kazan, qui doit être reçu par Jack Lang, dit en tonitruant : « Je vais faire ce film car il criera à tous ceux qui le verront qu’il faut abattre les fausses frontières. La France devrait en être fière au lieu de tuer le film. » Après avoir investi 6 millions de francs, Anatole Dauman rend sa liberté au réalisateur. Le projet, repris par Hachette Première, est bientôt abandonné. En avril 1991, Dauman écrit à Kazan : « J’ai appris qu’Hachette avait démoli le job. Mais l’horizon égéen ne s’est pas nécessairement évanoui. » « J’ai consulté mes dieux anatoliens, répond Elia. Naturellement, leurs conseils ont été ambivalents. L’un m’a dit : “Pourquoi pas ?” L’autre : “Qu’est-ce qui a changé maintenant ?” Je suis resté perplexe. Alors, je me suis retiré dans le monde littéraire. » Le roman « Au-delà de la mer Egée » paraîtra en 1994 aux Etats-Unis, Kazan tournant définitivement la page sur le cinéma.
Remerciements à l’Institut Lumière de Lyon qui nous a ouvert les archives du fonds Argos Films. institut-lumiere.org.

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